Compartir, c’est partager, en catalan.

L’échange, la transmission, le partage, comme autant de mouvements de la vie.

Ici, elles et ils, vont partager avec nous leurs étonnements, leurs saisissements, leurs ravissements, face à un lieu, une photo, un concert, un film, un tableau…

Aujourd’hui c’est Clara Claus qui nous offre un « Chapelet »

Parce que « extraire » n’est pas son choix. Parce que finalement, telle voix, tel mot, tout est relié, lié….


Clara Claus est peintre, performeuse et réalisatrice.


CHAPELET

J’écris ces mots en écoutant l’album Great Doubt de la musicienne Astrid Sonne. Le premier morceau s’appelle Light and Heavy, il démarre avec un solo de flûte amplifié de quelques reverbs, puis, dans une transition douce, de longues notes de drone au synthé prennent le relais.
Astrid Sonne est une artiste danoise qui, après une formation classique au violon, a pris la voie de la musique électronique. C’est donc avec les sons vaporeux tout à la fois archaïques et ultra modernes des machines sensibles d’Astrid Sonne que je tente de plonger dans ma foule intérieure, pour y convoquer quelques uns de ceux qui m’accompagnent dans le creux de chaque chose. Je suis à Los Angeles pour deux mois, et j’étais si heureuse d’apprendre qu’elle sera en concert dimanche prochain dans un lieu que j’adore ici, Zebulon. C’est un lieu très spécial, qui a d’abord existé à Brooklyn, j’allais tout le temps y voir des concerts lorsque j’y habitais. Un petit bar tout en longueur, lumière tamisée, une petite estrade au fond, où se produisaient les musiciens les plus pointus et expérimentaux, venant du monde entier pour jouer leurs perles rares de musique dans le fond de cette grotte magique. Depuis quelques années, les créateurs de ce lieu – des français – ont déménagé à Los Angeles, et ont embarqué Zebulon avec eux. Maintenant celui-ci s’est infusé de l’esprit de Los Angeles : c’est aujourd’hui dans un grand entrepôt qu’il a posé ses valises. Le décor a changé, mais la programmation musicale reste aussi palpitante. Vivement dimanche !


J’ai toujours trouvé étrange de tenter de convoquer mes saints pour les raconter, ceux que j’ai croisé d’une manière ou d’une autre dans ma vie et qui constituent mon chapelet sacré. Je suis du genre à tout oublier dès qu’on me questionne sur mes préférés… J’ai beaucoup réfléchi à ce phénomène d’omission qui était je dois dire comme un petit complexe chez moi, et je crois comprendre que tout ça vit en moi comme un écosystème
plutôt qu’une liste, ça ne marche finalement pas d’en séparer un de l’ensemble, ils sont co-existants, et ne me viennent pas à l’esprit quand il s’agit de les arracher à cette foule vibrante pour être mis sur le devant de la scène. Peut-être qu’il le font exprès, de se cacher dans les plis de ma mémoire… Et puis c’est finalement entre les choses que se passe la chose extraordinaire, l’alchimie du mélange, la rencontre, comme les ingrédients d’une potion magique. On a passé un contrat ; ils veulent bien faire une apparition en grappe. La boite à rythme de Do you Wanna d’Astrid Sonne claque dans mes oreilles, quelques notes dissonantes au piano sont doublées au violoncelle, la musicienne fredonne


I think to myself
Do you wanna have a baby
Do you want to bring people into this world 
People


Ici à Los Angeles, j’ai amené avec moi un seul livre « Les mots, la mort, les sorts » de l’anthropologue Jeanne Favret-Saada, une parution des années Soixante-dix ou elle dresse une étude sur la sorcellerie dans le monde paysan du Bocage Mayennais. La magie ça me questionne ces derniers temps. L’invisible, l’au-delà, ce qui dépasse notre perception. Cela s’est amplifié à la mort de mon père il y a quelques mois. C’est comme si en partant, il avait laissé une porte ouverte, exprès, pour que je sente le courant d’air qui
vient de l’autre côté. Il m’est de plus en plus clair que nos moyens de perception ne nous permettent de capter qu’une infime partie du monde, du réel, de la vie. Almost d’Astrid Sonne lance des petits pizzicati de violon dans mes oreilles. Elle chante

We will never be the same again.


Dans son livre, Jeanne Favret-Saada raconte comment opère le maillage entre
ensorceleurs, ensorcelés et désorceleurs dans le bocage. Un petit détail m’a
particulièrement marqué de cette lecture: l’autrice rapporte qu’il lui est très difficile d’obtenir des récits et témoignages des personnes ensorcelés, des déscorceleurs, et de leurs entourages ; comme il s’agit de sorts jetés avec les mots de formules magiques, alors le poids des mots leur est très particulier. Ils ne servent pas seulement à expliquer,
ils possèdent un pouvoir actif, celui d’enfermer dans le malheur d’un sort, et de libérer d’un sort qui rend la vie misérable. Alors il ne faut pas trop les utiliser, ou précautionneusement, pour ne pas déclencher les foudres d’un sort. Astrid Sonne joue Everything is Unreal maintenant. C’est dur d’écrire en même temps parce que sur ce morceau elle parle


I’m not going anywhere 
my chest is shaking 


Accompagné d’un coup lent et régulier


Three different things happening at the same time


L’hiver dernier je suis déjà venue à Los Angeles pour un séjour de deux mois. A cette époque j’ai eu envie de revoir la série Buffy contre les vampires, que j’ai regardée avec tellement d’excitation lorsque j’étais adolescente. Elle passait le samedi soir, vers 22h30, deux épisodes. Je voulais revisiter avec mon esprit d’aujourd’hui les idées qui – transmises par le biais d’un divertissement édulcoré – se sont greffées à ma structure
sensible, à une époque ou celle-ci était encore de la pâte à modeler. L’émotion de revoir cette série m’a prise par surprise, l’effondrement du temps à opéré, les plis temporels se sont resserrés et j’ai pu côtoyer un instant la Clara de 15 ans. Buffy est une jeune femme qui possède des pouvoirs magiques, qui lui permettent d’affronter des vampires et des démons puissants, mais qui sont aussi une grande responsabilité et une malédiction qui l’empêchent de vivre sa jeunesse avec insousciance.
A la fin de la saison cinq, Buffy meurt. La saison six commence avec ses amis qui s’organisent pour combattre les démons, ils n’ont pas sa force, ils font comme ils peuvent. Son amie Willow, qui pratique la sorcellerie, trouve un sort pour la ressusciter. Cela fonctionne et Buffy revient à la vie. Elle reprend donc le cours des choses, avec ses amis, et bien sûr, les combats contre les démons. Sans rien dire elle traverse les journées, avec un fond de tristesse profonde. Finalement, elle se confie à Spike, un ami vampire ; elle était tellement bien dans la mort, enfin elle avait trouvé la paix ! Il n’y avait plus de souffrance, de malheurs, de douleur. Et revenir à la vie signifie retrouver cette vie de souffrance. Elle en veut à ses amis de l’avoir ramenée, mais elle voit bien qu’ils sont si heureux qu’elle soit revenue, elle ne dit rien. Et au cours des épisodes, elle accepte son sort, et retrouve un élan vital et la force de se battre. J’avais complètement oublié ce passage… Il ne s’est pas imprimé dans les premières pages de mon esprit conscient, mais j’imagine bien qu’une page a du s’imprimer au fond de l’ouvrage de ma mémoire.

C’est maintenant Staying Here d’Astrid Sonne qui tinte dans mes oreilles, le morceau démarre avec un synthé saccadé, évoquant le son d’un orgue d’église, rapide, entrainant, envoûtant.
Elle dit à nouveau


I’m not going anywhere


Lors de ce même séjour à Los Angeles l’année dernière, j’ai acheté un livre sur les peintures de Paulina Peavy (1901-1999). Ses peintures sont incroyablement vibrantes, les formes qui s’y entremêlent, la plupart du temps sur fond noir, sont très colorées, elles évoquent des rayons d’énergie, des systèmes solaires, mais aussi les organes génitaux.
Paulina Peavy signe ses œuvres avec son nom et celui de « Lacamo », un esprit qu’elle dit avoir rencontré lors d’une séance de spiritisme dans les années trente. Elle disait que Lacamo dirigeait son pinceau, et que leur travail évoquaient l’idée que l’humanité, par le contact d’être avancés ou d’ovnis, se transformait doucement en une espèce androgyne, qu’elle appelait « la perfection unisexe ».


Paulina Peavy était incroyablement spirituelle, en connexion puissante avec un monde invisible – création de son esprit ou réalité, chacun peut juger comme il veut – très riche et très fertile. Ce courant d’air que je sens venir de la porte que mon père à ouverte en partant, il semblerait que chez des êtres comme Paulina Peavy il s’agit de tempêtes !
Sa capacité à mettre la peinture au service de ses visions d’un monde invisible et incroyablement subtil me rappelle le fil invisible qui tient en croyance les paysans du bocage Mayennais, leur conviction écrasante que les mots ont une puissance d’action propre. Ça me rappelle aussi Buffy qui revient du monde des morts, et qui témoigne de l’expérience d’un bien-être indescriptible, perdu en revenant, témoignage que j’ai aussi lu dans des récits de personnes ayant fait l’expérience de mort imminente. Je pense à Eben
Alexander, neurochirurgien américain plongé dans le coma pendant sept jours après une grave infection. Il est revenu intact, et a écrit dans son livre « La preuve du paradis » le récit de son expérience de mort imminente. Il tente d’expliquer, mais il dit aussi qu’il faut imaginer, si un singe pouvait vivre dans la peau d’un humain pendant une journée, puis retournait à l’état de singe, avec pour mission d’expliquer à ses pairs ce que sont la philosophie, les mathématiques, l’amour, la mort… Il a le savoir, mais il n’a tout simplement pas les outils pour le partager. C’est le dernier morceau de l’album d’Astrid Sonne Say you love me, langoureux, un rythme très lent et bien prononcé. Elle chante


Say that you love me
say that you need me
I’m talking to you
I’m talking to you


On est dimanche maintenant, ce soir je vais la voir en concert, je pose mes écouteurs.


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