NESTOR BIDADANURE

« La solidarité entre les êtres humains commence par l’indignation face à l’injustice« 

Nestor Bidadanure, écrivain, journaliste, philosophe.

Journaliste ( il a collaboré à « Afrique -Asie« ), écrivain, philosophe, Nestor Bidadanure travaille sans relâche à la résolution des conflits.

A sa manière, avec des mots, il lutte pour rendre audible la voix de ceux que l’on essaie de faire taire. Hier le Rwanda, aujourd’hui le Burundi.

Avant-hier, il oeuvrait à Paris, en 1982, au bureau du congrès national Africain, et il n’a pas ménagé sa peine pour obtenir, entre autres, la création de nombreux comités de soutien à la lutte anti-apartheid.

En 2011, il publie aux éditions « Naïve-Livres« , « N’éteignez pas la lumière« , un essai consacré à l’éducation que reçu Nelson Mandela et à sa culture de la paix.

Peter Gabriel, qui créa avec Nelson Mandela « The Elders » (les Aînés), une association dédiée à lutter contre les discriminations de toutes natures, écrivit une belle préface pour ce livre, « La nation arc-en-ciel« .

Nestor nous livre ici quelques réflexions sur les luttes en cours, sur leurs sens profonds qui parfois, s’inscrivent dans une histoire souterraine.

Il utilise des mots qui sont à présent galvaudés, fatigués, « paix, espoir, justice, éthique des médias », mais qui, dans les coeurs sincères et courageux de certains, retrouvent leur vitalité, leur sens originel, leur puissance.

Ensemble, les mots et les êtres humains viennent nous éprouver, dans notre fragilité, qui n’est rien d’autre, que notre force.

Nestor Bidadanure, écrivain, journaliste.

1/ Tu as écris « N’éteignez pas la lumière », un essai sur le rôle joué par l’éducation sur Mandela, ainsi que sur sa lutte politique. Pourquoi ce livre ?

L’idée d’écrire « N’éteignez pas la lumière » a été motivée par le constat d’un phénomène troublant et récurrent dans l’histoire des luttes pour l’émancipation : la disparition des grandes figures de la libération des peuples s’accompagne bien souvent de l’effritement progressif de la mémoire de la résistance. Les générations post-libération dont la mission devrait être de défendre et étendre les acquis arrachés de hautes luttes, se retrouvent
comme démunies de mémoire historique. Elles se pensent de moins en moins comme sujets de l’histoire, détenteurs de la noble mission d’honorer les promesses de la révolution. Elles attendent l’homme providentiel qui viendra trouver la solution à leur angoisse légitime de l’avenir. Cet oubli de l’histoire accompagné de la perte de confiance en soi, servent d’escalier au populisme. La démagogie populiste, sous sa forme identitaire, ne pourrait prendre s’il n’y avait pas l’échec de la transmission de leçons essentielles de la résistance
humaine contre l’intolérance et l’exclusion. En écrivant « N’éteignez pas la lumière » je voulais, à ma petite échelle, contribuer à garder lumineux l’héritage humaniste de Mandela et de ses compagnons de lutte.

2/ Aujourd’hui, les valeurs qui étaient les socles de Nelson Mandela (solidarité, éthique, égalité) peuvent-elles s’appliquer ?

Notre monde a énormément changé depuis la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Certaines valeurs semblent avoir disparues ou évoluées de telles façons qu’on ne les identifie plus.


La solidarité entre les humains commence par l’indignation face à l’injustice commise contre l’autre. Ensuite, grâce à la maturation de la conscience, elle s’exprime de manière plus organisée à travers des revendications collectives pour l’égalité de toutes et tous devant la loi. Les luttes pour la sécurité physique, économique et la liberté pour tous les citoyens sont
vieilles comme l’histoire de l’humanité. Elles ne s’arrêtent jamais. Aujourd’hui comme hier, un peu partout dans le monde, il y a des femmes et des hommes qui ne se résolvent pas à la fatalité. En fait, chaque génération a ses héros qui marchent sur les sentiers des anciens tout en imprimant à l’histoire la marque de leur temps. Quand les journalistes et les écrivains veulent mettre en avant ces êtres humains qui font honneur à notre humanité commune, ils le font. Je viens du Burundi un pays où des milliers de compatriotes sont en prison pour avoir défendu la légalité constitutionnelle, des centaines de milliers d’autres ont été forcés à l’exil. Depuis dix ans, des êtres humains présumés opposants à la tyrannie sont quotidiennement enlevés et assassinés. Les familles n’ont même pas le droit d’accès aux corps des leurs. En même temps, je suis admiratif et impressionné par l’esprit de résilience et de résistance de
mon peuple. Il est en train d’écrire son histoire de la liberté avec détermination et humilité. En d’autres mots, les valeurs incarnées par Mandela et ses compagnons accompagnent toujours des millions de femmes et d’hommes dans leurs luttes contre la tyrannie. Beaucoup de prisonniers politiques dans le monde ont lu l’autobiographie de Mandela « Un long chemin pour la liberté ». Ils y puisent la force de survivre et de continuer la lutte malgré les
conditions souvent infrahumaines dans lesquelles ils sont forcés de vivre.


3/ J’ai le sentiment qu’actuellement les débats sont réduits, réducteurs ou manichéens. Est-ce que cela ne simplifie pas la tâche de certains ?


L’approche manichéenne de la politique comme de la vie en général, est un symptôme d’une crise profonde de la pensée. Dans la philosophie d’Ubuntu, on dit de tout être humain qu’il est perfectible et qu’il est fait de beaucoup d’êtres humains. En d’autres termes, aussi bien génétiquement que culturellement, nous sommes les héritiers des apports des autres. Nous
sommes à la fois des êtres uniques, du fait de la synthèse complexe de notre identité, et interdépendants. Notre mission sur terre devrait être de nous protéger mutuellement.
Rendre notre quotidien et notre avenir dignes de notre humanité, penser la politique comme une noble mission de recherche du bonheur commun. Le manichéisme est une régression. Un rapport simpliste au monde. C’est une grille de lecture de la réalité humaine infantile qui essentialise les humains et les classe entre les bons et les méchants. Un manichéen voit dans la politique l’opportunité de promouvoir l’exclusion décomplexé de l’autre différent. L’approche binaire de la politique, et de la vie en général, clive la société et prépare progressivement sa déstabilisation.


4/ Pour quelles raisons certaines guerres sont totalement occultées des médias ?


Les médias qui appartiennent à des groupes privés ont avant tout des objectifs financiers qui passent avant la mission d’informer en toute objectivité les citoyens. Les lignes éditoriales, le choix des sujets et de leurs contenus ne peuvent se démarquer des intérêts stratégiques des
propriétaires de ces médias. Ceci ne veut pas dire que les journalistes soient des pions des intérêts privés. Ils ont des marges de manœuvres limitées sur certains dossiers de crise dans le monde et ils font avec. N’oublions pas aussi que les journalistes sont des citoyens comme les autres. Ils ne peuvent être en dehors des influences idéologiques de leur époque. L’égale dignité entre les humains et les nations n’est pas une vision partagée par tous. Nous vivons
en effet une époque où la défense sans concession de l’éthique journalistique relève de plus en plus de l’héroïsme.


5/ Ton regard sur les conflits Ukraine / Russie Palestine / Israël ?


La guerre n’est pas que la continuation de la politique sous d’autres formes, elle est aussi la défaite de la politique : une manière violente de résoudre les conflits là où les solutions pacifiques basées sur le dialogue ont momentanément échoué. Je dis bien momentanément car la guerre ne peut être une fin en soi. Ceux qui meurent à cause de la guerre dans ces
pays sont des êtres humains comme vous et moi. Comme nul ne choisit le lieu de sa naissance, nous devons en permanence nous souvenir que nous aurions pu être de celles et ceux qui meurent dans ces guerres. Les combats pour la sécurité collective et l’égale dignité ne sont pas des objectifs faciles à atteindre mais c’est l’unique voie d’espérance pour les peuples.

Le droit à la sécurité et à la dignité pour tous doit être au cœur de toute solution durable. La sécurité ne peut être réelle si elle est fondée sur la peur et la haine de l’autre de l’autre, et la dignité ne peut exister lorsque des peuples sont privés de leurs droits fondamentaux. Le respect du droit international, la reconnaissance mutuelle, la protection des civils et la
recherche de solutions politiques justes sont les seules voies capables de rompre avec l’escalade de la violence.
Il est bon que les acteurs des conflits se souviennent que l’héroïsme se mesure en nombre de vies sauvées qui veut aussi dire : l’habileté d’arrêter la guerre pour éviter de nouvelles victimes. Comme nous n’avons pas encore inventé la machine à remonter le temps pour effacer les souffrances inouïes des guerres, nous ne pouvons que continuer à soutenir les initiatives pour une paix juste et durable entre ces pays. Rappelons-nous que beaucoup de
pays en paix aujourd’hui ont connu de périodes historiques tragiques. Qui veut dire que la paix juste et durable est aussi possible pour les peuples de ces quatre pays.

6/ Est-ce que tu identifies de nouvelles formes de populisme ?
Si oui, quelles en sont les conséquences visibles pour le moment ?


Dans mes recherches universitaires, j’ai défini ce que j’appelle le Populisme Identitaire Radical (PIR). Par populisme, j’entends la démagogie pour la prise où la conservation du pouvoir. Par identitaire, je veux parler de l’instrumentalisation des différences réelles et supposées et par radical, il s’agit du fait que cela peut aller jusqu’à l’extermination des catégories de populations ciblées. Quand les discours antisémites, islamophobes, homophobes, racistes, ethnicistes se répandent, cela veut dire que la société est en danger. L’antithèse du PIR est une pédagogie mémorielle qui rappelle que la politique du bouc émissaire a pour ultime conséquence les crimes de masses voire le génocide. Garder la mémoire vive du prix de la liberté dont on jouit aujourd’hui sans avoir été au front, n’est pas automatique.

Seule l’éducation au sens large et humaniste du terme nous préservera du pire.


Commentaires

Laisser un commentaire