LES MAINS VIDES
Roman d’ELIO POSSOZ
Editions LA VOLTE
12 euros

SANS EFFONDREMENT
C’est un temps où il n’y a plus de pétrole, mais où les chagrins d’amour déboulonnent toujours les coeurs. Et pour le personnage principal, cette peine -là sera son premier carburant. Afin de prendre le large de ce désamour, le voilà qui enfourche son vélo pour aller à la rencontre d’un pays en mouvement. Dans « Les mains vides« , publié aux éditions de La Volte, Elio Possoz, en nous faisant grâce du postulat de l’effondrement, propose une société fondée sur le désir de « faire mieux », mais sans esprit de conquête. Dans tous les cas, faire autrement.
Ici, on est dans la suite du monde. Aux environs de 2070 et conformément aux scénarios prévus par le GIEC, une canicule oppresse l’Europe et notamment la France. Les humains adaptent donc leurs activités au mercure. Le personnage principal traverse une France redessinée en « communas« . Traverser la France et la vie à vélo, lentement, à son propre rythme, est un acte profondément libérateur. Voir subversif. Le vélo, moyen idéal pour se déplacer, selon Elio Possoz. Facile à manier, à réparer, accessible à tous âges… Traverser l’existence à vélo c’est voir. C’est sentir. C’est humer, respirer, le vent, la pluie, la chaleur torride, les nuances des heures sur le cadran solaire, c’est éprouver la complexité et la texture de nos vies.
Bref, c’est se réapproprier son propre temps.
LE COLLECTIF ET L’ANARCHIE
De « communas en communas« , ces collectifs qui forment des archipels sur tout le territoire, le personnage pose son vélo et apprend. Une nouvelle façon d’être au monde, aux autres et à soi-même. Apprendre à dépasser les difficultés sans se blesser ni blesser les autres. Utopique? Oui.
Face à l’hégémonie capitaliste, Elio Possoz propose ici de recréer des foyers collectifs et d’expérimenter ainsi des manières inédites d’habiter ce monde.
Le « Nous », valeur socle, se marie avec l’anarchie, cet idéal encore, cette utopie assumée.
Avec finesse et humour, Elio Possoz nous renvoie au fil des pages au miroir de nos renoncements, de nos points de rupture, mais en évitant toujours la grimace de la culpabilisation. Où sans jamais forcer le trait, et c’est en partie ce qui constitue sa force subversive, Elio Possoz dresse en arrière-plan, le tableau noir des puissances qui se sont emparées des richesses vivantes pour les transformer en produits consommables. Neutraliser le vivant et le rendre « profitable ». Mais l’auteur invente ici un futur possible, désirable. Le lien, l’écoute, le respect. Avec une légèreté toute de délicatesse et d’intelligence, il explore un genre nouveau, le roman politique et poétique.
Des mains ligotées ou vides ,aux innocents les mains pleines…...Une histoire de mains, pour demain….
Du « temps du Gâchis », on passe ainsi au temps des nourritures terrestres, de la Loire qui coule d’abondance, des greniers emplis sans poisons transgéniques, et d’une réalité à une vitesse différente, que celle schizophrénique, qui nous tétanise.
Trop beau tout ça? Il est vrai que ce qui semble « trop beau » nous a toujours été désigné comme étant inaccessible, voir risible. Pas à portée de mains ligotées. Dans « Les mains vides« , ce qui prend son sens, ce sont ces mots qui avaient été laissés pour vides : « solidarité, écoute, joie, humanité, justice, créativité »
Et comme dans toute société qui change, ici la langue est en mouvements. C’est une langue nouvelle qui vient irriguer une nouvelle forme de société .
» La langue pense pour toi » écrivait le philologue Victor Klemperer.
Dans ces archipels de communautés nouvelles, chacun en est conscient. Chacun recrée sa propre vitesse et redessine une langue qui ne pensera pas à sa place, mais avec els, ils.
Aucun « héros » dans ce roman. Pas davantage d’aventures amazoniennes, hollywoodiennes, pas de sensationnel, on bricole, l’air de rien, un nouveau monde, en sirotant des tisanes avec ses couzâmes, en lorgnant vers d’autres « horizoms »
Le corazon au beau fixe et les mains ouvertes vers la beauté.
Deux ou trois questions à Elio Possoz.
Elio, se déplacer à vélo, est-ce faire l’éloge de la lenteur?
ELIO
C’est surtout prendre conscience de son propre rythme et le respecter. C’est créer un rapport nouveau à la vitesse, sacralisée par la société capitaliste. On passe d’un temps capitaliste aliéné à un temps choisit. Fondamental. Choisir son temps, sa vitesse, c’est assumer sa propre existence sans le besoin de l’assentiment d’un chef.
Il suffit d’observer ce qui s’est passé dans nos campagnes, je pense que l’imaginaire hygiéniste urbain s’est imposé dans nos consciences et sur le territoire même, apportant ses notions de progrès, et une certaine idée de ce qu’était la propreté, la saleté. Dans les campagnes, il a fallu couper, raser, nettoyer,délimiter, faire en sorte que tout soit visible, bref, il a fallu transformer la nature en produits capitalistes devant être valorisés de manière « rationnelle » . Tout cela s’est fait au détriment des paysannes et des paysans. Je recommande à ce sujet la BD « Champ de bataille » d‘Inès Léraud et Pierre Van Hove.
Pourquoi le choix d’une utopie plutôt qu’une dystopie?
ELIO
L’utopie correspond à une vision du monde avec laquelle je me sens en accord. La façon dont ces imaginaires façonnent le monde est à manier avec prudence. Et puis l’utopie est la ligne éditoriale initiée par « La Volte », ma maison d’édition et je suis ok avec cette idée. Et enfin, pour se débarasser de cette société verticale qui nous as été imposée, l’utopie est un outil vivant et précieux.
Dans « Les mains vides », tu prônes les vertus de l’anarchie, du collectif.
Des sociétés peuvent-elles se fonder sur ces principes, un tant soit peu opposés?
ELIO
Il faut penser et agir collectivement pour qu’un présent et un futur collectifs soient possibles. Le système a tenté, et quasiment réussi, à nous endoctriner dans la certitude qu’il n’existe pas de sortie imaginable. En dehors de ce système, on va irrémédiablement se heurter à l’impasse. J’ai constaté avec effarement; il y a quelques jours lors d’un entretien en librairie, le défaitisme ambiant.
Je crois fermement que l’évolution ne peut se construire seul, il faut être acteur, ensemble. La notion de responsabilisation me paraît cruciale, face aux contraintes actuelles, qui sont colossales. Par exemple, on entend fréquemment parler « d’écologie punitive », ce qui tend à enlever toute crédibilité à l’action écologique. Il y a une puissante propagande, servie par une rhétorique bien au point, entre autres.
Nous pouvons vivre le collectif et l’anarchie, nous avons le pouvoir de vivre ce que nous souhaitons vivre….
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