Victor DEL ARBOL
ACTES SUD /ACTES NOIRS
23,80 euros

« Le temps des bêtes féroces » explore les effets dévastateurs de la corruption des âmes et d’une soif de pouvoir impossible à rassasier ». Actes Sud, Mars 2026.
GRAND ENTRETIEN AVEC VICTOR DEL ARBOL.
Du pouvoir de la littérature, de l’innocence et de la démocratie….
1/ Pourquoi avoir choisi la littérature policière ?
Ce que l’on nomme « le roman noir « ?
Mais dans ton cas, l’Histoire est intrinsèquement liée à l’histoire.
Les êtres humains sont à l’aise avec les catégories ; nous avons tendance à étiqueter la réalité pour la comprendre. Or, je conçois l’art – et donc la littérature – de manière holistique, au-delà de sa fonction esthétique et technique, au-delà du placebo du divertissement, qui est nécessaire, mais non fondamental.
Pour moi, la littérature est avant tout un outil de réflexion et d’exploration de notre rapport à la réalité. Transformer l’anecdote en catégorie universelle est l’un des grands accomplissements du « noir », et pour y parvenir, il doit transcender le simple raisonnement déductif. Ce n’est qu’ainsi qu’il peut s’agir d’une recherche authentique, et pour cela, il a besoin de tous les éléments que la tradition littéraire met à sa disposition : l’histoire, le modernisme, ’intimité, l’introspection psychologique…
2/ Fatalement, la question du bien et du mal irrigue chacun de tes livres.
Comment peut-on avoir plusieurs lectures du bien et du mal?
Et comment ne pas s’engouffrer dans le piège d’une police de la pensée ?
Je distingue clairement la moralité de l’éthique pour définir le bien et le mal.
La moralité est individuelle : c’est une question de croyance et de coutume généralement liée à l’idée religieuse
transcendantale que chacun utilise pour interpréter la réalité. Le problème de la moralité imposée au reste de la société est qu’elle conduit souvent au dogmatisme. Ainsi, le paradoxe peut surgir : en tentant d’imposer un système moral « correct », nous finissons par nous soumettre à une forme d’autocensure sous le joug du politiquement correct, dans une sorte de société calviniste divisée entre orthodoxes et hétérodoxes. C’est le principe fondamental des États policiers et des dictatures.
À l’inverse, l’éthique repose sur un système de règles mutuellement acceptées dont le but est la coexistence pacifique entre les individus. Ainsi, le bien et le mal ne se définissent plus comme une question de croyance, mais plutôt
en fonction de l’impact de certaines attitudes et actions sur la société. Une société fondée sur l’éthique tolère difficilement les tyrans et étouffe le débat, car elle repose sur une culture ouverte et intrépide.
3/ Qu’est-ce que l’innocence pour toi ?
L’enfance, l’instant avant que l’être humain ne connaisse la peur.
4/ Lorsqu’un individu devient un assassin, peut-on dire que toute une société est également coupable ? Ou est-ce une façon aisée de se dédouaner de toute faute? Peut-on dire qu’un assassin est façonné par son « background », par l’Histoire avec un grand H?
Si nous concevons la violence comme un acte isolé et individuel – le postulat du roman policier –, nous supposons que le « mal » nous est extérieur, qu’il vient de l’extérieur et nous attaque. C’est une pensée rassurante, car elle signifie qu’avec les bons outils – un héros –, nous pouvons le combattre, l’isoler et rester en sécurité. Cependant, le roman noir que j’affectionne va bien plus loin.
Le « mal » n’est pas extérieur, mais intérieur, et dans certaines circonstances, il se manifeste et peut se muer en folie collective : racisme, fascisme, féminicide… L’histoire regorge d’exemples.
La violence devient alors quelque chose de plus inquiétant : le symptôme d’un système injuste auquel nous participons.
5/ Est-ce que l’aveuglement permet la faute?
L’ignorance n’exonère pas de responsabilité. Surtout dans un monde saturé d’informations.
L’aveuglement collectif, c’est renoncer à l’exercice responsable de notre liberté. Si nous y renonçons volontairement, nous sommes aussi coupables que ceux qui la perpètrent.
6/ On sait aujourd’hui que la culture n’est pas un rempart à la barbarie.
Mais on continue à l’affirmer.
Pourquoi ?
Parce que dans le tumulte, ce qui est révolutionnaire, c’est le silence réfléchi, la pause et le refus obstiné d’accepter un statu quo injuste et pervers. Penser, ressentir, agir, c’est aujourd’hui être révolutionnaire. La culture est le dernier bastion de la dignité humaine.
7/ De quel sorte d’engagement est la culture ?
Est-ce que la littérature porte une universalité ?
Je ne crois pas à l’engagement discursif ; je n’aime pas les romans à thèse ni ceux qui proposent des leçons de morale.
Pour moi, l’engagement réside dans la volonté d’écrire, comme le disait Gramsci. En choisissant mes thèmes et la manière de les raconter, je m’engage envers mon époque et ma génération. Je refuse le silence auquel sont condamnés les perdants de l’Histoire, les parias du système. Cela implique une double action : être cohérent avec ce que j’écris, non seulement dans mon discours, mais aussi dans mon rapport à la vie. Je déteste l’intellectuel de salon.
La littérature est la voix de la conscience humaine à travers l’histoire, et je me suis donné pour mission d’honorer cet héritage.
8/ Les grands mouvements révolutionnaires sont-ils voués à l’échec ?
Il est dans notre nature de rêver aux plus grands paradis et de les transformer ensuite en nos pires enfers. Mais c’est grâce à ces moments de lucidité que l’humanité continue d’avancer, pas à pas, vers l’avenir. La désillusion historique est nécessaire pour tirer les leçons de nos erreurs et parvenir un jour à
un véritable changement de paradigme. Je suis optimiste. L’anarchisme et le socialisme, par exemple, furent des tentatives d’émancipation qui ont échoué, mais cela ne signifie pas que nous n’en avons pas tiré des leçons. La démocratie
elle-même est une expérience née des sociétés esclavagistes de la cité grecque, que nous avons transformées après deux guerres mondiales. Songez à tout ce que nous devons à ces « échecs » : le suffrage universel, la fin des
monarchies absolues, les droits syndicaux, l’émancipation des femmes…
9/ Au-delà des clichés sur les grands empires d’aujourd’hui – Chine-États-Unis-Russie-Inde –, quels dangers totalitaires nous menacent selon toi ?
Je crois qu’il existe une stratégie parfaitement orchestrée par les ultra-riches pour répandre l’ignorance collective et l’étendre à toutes les sphères de la vie publique. L’objectif est d’établir la médiocrité comme norme, transformant les citoyens en simples consommateurs passifs. Et la bataille se livre sur le terrain du récit. La vérité objective n’a plus d’importance ; ce qui compte, c’est qui contrôle le récit. Réellement, ils disposent de toutes les ressources : des politiciens dociles, le contrôle des médias, une apologie de la simplicité et une fierté mal placée. Une version sophistiquée du pain et des jeux romains. Si nous perdons notre sens critique et nous soumettons à la tyrannie du goût, nous perdrons la liberté de choisir notre destin.
10/ Est-ce que une part du grand malaise de nos sociétés ne vient pas du fait que nous avons confondu contraintes et limites ?
Peut-être avons-nous oublié que la liberté implique un lourd fardeau : celui de l’exercer avec responsabilité et empathie. Le seul dieu qui règne en Occident est le « moi », et nous avons confondu les agissements de l’ego avec la véritable liberté.
11/ Il me semble vivre souvent dans une forme de dictature du bien etre, du « bonheur « . La souffrance, la solitude sont niés au profit d’un divertissement général et d’une consommation tout autant générale. Est-ce que cela peut s’apparenter à une forme de dictature ?
Elle répond à cette logique qui consiste à banaliser la pensée pour simplifier la vie. Éviter les contradictions internes, faute de ressources pour les affronter honnêtement. L’hédonisme, curieusement, ne fait que nous asservir aux apparences. Peu importe que vous soyez heureux, il suffit de
faire semblant de l’être. C’est ainsi que l’on perd la magie de toute émotion authentique et que l’on se prive du précieux apprentissage que procure la
douleur.
12/ Quel regard portes-tu sur G Orwel?
Qu’a-t-il dit du monde actuel ?
Je pense qu’Elon Musk le traiterait de « communiste » et le bannirait de X. C’est un grand éloge pour Orwell. Nous, écrivains, ne sommes pas des visionnaires, mais nous avons la capacité de réfléchir de manière réfléchie à la réalité.
Orwell nous a mis en garde contre les implications d’un capitalisme incontrôlé. Nous avons refusé d’écouter.
13/ Nous sommes piégés dans une structure de guerre éternelle : une guerre après l’autre. Il y a les guerres, les populations esclaves, Les produits consommables, la dette, les réfugiés, les scandales pédocriminels, et rien ne s’arrête jamais, une autre guerre éclate, et nous savons que nous ne connaissons que des éléments parcellaires des raisons de ces atrocités.
Penses-tu que cela soit devenu le système qui soutient le monde ?
C’est la logique du capitalisme ultralibéral. La guerre comme commerce et comme méthode de contrôle, le mécanisme d’instaurer dans la psyché collective un état permanent d’incertitude où les « sauveurs », les hommes forts. La logique de bloc héritée de la Seconde Guerre mondiale selon laquelle une élite décide de nous entraîner dans la guerre pour ses propres fins et où le reste d’entre nous en paie le prix. conséquences.
14/ Le philologue Victor Klemperer avait écrit « La langue pensé pour toi ».
Qu’en penses-tu ?
Le langage est la compréhension abstraite d’une pensée collective, certes. Le problème apparaît lorsque par la vulgarisation de l’usage, nous déformons le langage jusqu’à séparer le sens du signifiant.
Alors le symbole perd sa force.
15/ Dans son essai « Le soin est un humanisme », la philosophe Cynthia Fleury note : Il s’agit de rendre le monde habitable, vivable pour l’humanisme, et la paix pour les hommes réduits à leur vérité animale et multiple. Créons ensemble ce lieu où s’échafaude une manière d’habiter le monde et où la raison ne plie pas devant l’arraisonnement ambiant et les pronostics d’effondrement
Ici, il s’agit du soin. Est-ce exagéré de dire que la littérature peut-être concernée par ces phrases, sans tomber dans une moralisation caricaturale ?
Je crois honnêtement au changement de paradigme comme Fleury. J’ose affirmer que nous sommes toujours dans la protohistoire humaine, dont nous avons à peine évolué jusqu’à présent. Dans cette longue transformation, la littérature est la chronique de notre évolution émotionnelle, subjective et ambitieuse. À travers les lamentations et fabulation, à travers l’hyperbole et les histoires, l’être humain s’imagine dans le futur possible. La littérature est l’héritage de notre espoir pour les générations futures.
16/ Est-ce que dans nos sociétés technocapitalistes, nous ne sommes pas entrain de céder à l’effacement de nos mémoires ? Cela défait les individus, les laissant démunis, fragilisés… Dans quelle littérature peut-on retrouver nos ancrages, notre élan vital ?
La littérature, dans sa forme la plus primitive, nous ramène à l’essentiel. Il y a
une mémoire émotionnelle qui ne peut survivre et se rajeunir qu’entre les
pages d’un livre. Elle nous offre le plus grand des dons : l’intimité.
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